Entretien avec Violaine Des Rosiers, Coordonnatrice du Programme des enjeux humanitaire à la Croix-Rouge canadienne, division du Québec
Par Karine Cloutier
1. Quelle est la position de la Croix-Rouge canadienne sur les mines antipersonnel ?
Vous n'êtes pas sans savoir que la Croix-Rouge est une organisation impartiale, neutre et indépendante. Fondée il y a plus de 140 ans, elle agit dans les situations de conflit et de violence interne pour protéger la vie et la dignité des victimes, auxquelles elle apporte une assistance. L'appel à une interdiction totale des mines antipersonnel, lancé par la Croix-Rouge internationale en 1994, se fondait sur l'expérience de notre personnel médical qui, à travers le monde, était le témoin d'une crise médicale, humaine et sociale profonde dans presque toutes les situations où ces armes étaient utilisées. En langage médical, ces engins étaient la cause d'une " épidémie " de blessures d'une exceptionnelle gravité, de morts innombrables et de souffrances immenses. L'aversion grandissante qu'inspiraient au public les effets dévastateurs des mines antipersonnel sur les civils a conduit les gouvernements à adopter, en 1997, la Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel.
2. Quels sont vos principaux axes d'intervention ?
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© Croix Rouge Internationale |
Premièrement, la règle en vertu de laquelle les parties à un conflit armé doivent, en tout temps, faire la distinction entre les civils et les combattants, et veiller à ce que les civils ne soient pas la cible d'attaques ; et
Deuxièmement, la règle interdisant l'emploi d'armes de nature à causer des souffrances excessives.
La Convention sur l'interdiction des mines antipersonnel reflète tous les aspects de notre mission, qui comprend le soutien direct à des dizaines de milliers de victimes de mines, en faveur desquelles nous menons des programmes d'assistance médicale et de rééducation physique, et l'action auprès des communautés, que nous sensibilisons aux dangers des mines terrestres.
En 1997, la Croix-Rouge canadienne a mis sur pied le Fonds pour les victimes des mines antipersonnel afin que des personnes comme vous, puissent aider à améliorer la qualité de vie des victimes de mines. L'argent qui est recueilli par le Fonds pour les victimes des mines antipersonnel vient en aide à des hôpitaux, à des centres de réadaptation et à des programmes de sensibilisation aux mines destinés à des milliers de victimes de mines dans le monde entier. La Croix-Rouge canadienne fait partie du plus grand réseau d'aide aux victimes de mines antipersonnel dans le monde.
3. Comment les gouvernements et les donateurs devraient-ils répondre aux besoins des pays minés ?
Les États parties aux Conventions de Genève ont réaffirmé par consensus, à la XXVIIIe Convention internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, tenue à Genève en décembre 2003, l'objectif de l'élimination totale des mines antipersonnel. Notant que la quasi-totalité des États du monde ont souscrit à cet objectif, la Croix-Rouge invite instamment tous ceux qui n'ont pas encore adhéré au traité d'Ottawa à le faire dans les meilleurs délais.
Aux termes du traité d'Ottawa, chaque État partie doit détruire toutes les mines antipersonnel dont il est propriétaire ou détenteur ou qui sont sous sa juridiction ou son contrôle au plus tard quatre ans après l'entrée en vigueur du traité pour cet État partie (article 4). Les États parties sont cependant autorisés à conserver un " certain nombre " de mines pour faciliter la formation aux techniques de déminage (cette autorisation étant généralement comprise comme portant, au plus, sur quelques milliers d'engins). Chaque État partie est tenu de planifier les opérations de regroupement, de transport et de destruction de ses stocks de mines antipersonnel.
En tant que Partie au traité, chaque État a le droit de solliciter l'assistance des autres États parties en vue de la destruction des ses stocks. Une telle assistance peut porter sur l'échange d'équipements, de matières et de renseignements scientifiques et techniques. Réciproquement, chaque État partie qui est en mesure de le faire est tenu de fournir son assistance aux autres Parties en vue de la destruction de leurs stocks.
Chaque État partie doit prendre un certain nombre de mesures pour éviter que les mines antipersonnel continuent à constituer une menace pour la population civile. Il doit, en premier lieu et le plus tôt possible, identifier toutes les zones minées sous son contrôle dont on sait, ou dont on suppose, qu'elles recèlent des mines antipersonnel. Ces zones doivent être marquées et les civils doivent être tenus à l'écart par des clôtures ou par tout autre moyen. En deuxième lieu et dans un délai de dix ans à compter de la date de l'entrée en vigueur du traité pour cet État partie, toutes les zones minées sous sa juridiction ou son contrôle doivent être débarrassées de toutes les mines antipersonnel qui s'y trouvent, quelle que soit la manière dont elles sont arrivées là et quels que soient les responsables de leur mise en place. Un levé des portions de territoire où l'on soupçonne la présence de mines - antipersonnel, antichars et antivéhicules - doit être effectué et au moins les mines antipersonnel doivent être retirées du sol et/ou détruites. Un plan d'action devra être dressé dans les pays touchés par une très grave pollution due aux mines. Des demandes de prolongation du délai de dix ans fixé pour le déminage peuvent être présentées lors des réunions des États parties. Ces réunions offrent en outre aux État parties la possibilité de faire rapport sur les travaux qu'ils ont réalisés, d'indiquer ce qui reste à faire et de solliciter toute l'assistance dont ils ont éventuellement besoin.
Comme dans le cas de la destruction des stocks de mines antipersonnel, chaque État partie a le droit de solliciter une assistance internationale pour pouvoir honorer ses obligations en matière de déminage et pour participer à un échange le plus large possible d'équipements, de matières et de renseignements scientifiques et techniques. Aucun État partie ne peut imposer des restrictions injustifiées à la fourniture d'équipements de déminage et d'informations pertinentes lorsque ceux-ci sont demandés à des fins humanitaires. De fait, chaque État partie qui est en mesure de le faire est tenu de fournir son assistance en vue de la réalisation des activités de déminage et, notamment, des campagnes de prévention contre les dangers des mines.
Aux termes du traité d'Ottawa, chaque État partie qui est en mesure de le faire doit fournir une assistance pour que les victimes de mines bénéficient des soins et de la réadaptation nécessaires afin, notamment, de faciliter leur réinsertion sociale et économique. Cette assistance peut être fournie par le biais du système des Nations Unies, d'organisations et d'institutions internationales, régionales ou nationales, du CICR, des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et de leur Fédération internationale, d'organisations non-gouvernementales ou sur une base bilatérale. Comme dans le cas des obligations évoquées ci-dessus, un État partie a le droit de solliciter l'assistance des autres États parties dans le cadre des efforts qu'il déploie pour soigner ses victimes de mines et les aider à surmonter les difficultés qui les attendent.
4. Comment décririez-vous la réponse donnée jusqu'ici par la communauté internationale ? Quelles sont les possibilités et les défis en jeu ?
En adoptant le traité d'Ottawa en 1997, les États ont accepté, pour la première fois dans l'histoire, d'interdire totalement, sur la base du droit international humanitaire, une arme qui était déjà très largement utilisée. En effet, la Convention n'est pas seulement un traité de désarmement : c'est un programme d'action humanitaire conçu pour faire face aux conséquences humanitaires des mines antipersonnel en engageant les États à éliminer la menace que posent les mines déjà enterrées dans le sol, à porter assistance aux victimes des mines et à sensibiliser la population civile aux dangers des mines antipersonnel.
La mise en œuvre du traité d'Ottawa a été caractérisée par une coopération hors du commun entre les gouvernements, les organisations internationales et les organisations non gouvernementales. Ce qui est particulièrement remarquable, c'est que les obligations imposées par le traité en matière de prévention contre les dangers des mines, de déminage et d'assistance aux victimes ont des effets tangibles dans la vie des communautés concernées. La Croix-Rouge a constaté que, là où le traité d'Ottawa était pleinement mis en œuvre, le nombre annuel des nouvelles victimes de mines avait diminué des deux tiers, voire plus.
Reste que la crise est loin d'avoir pris fin. Des millions de mines antipersonnel continuent de dévaster des populations à travers le monde, faisant des milliers de nouvelles victimes chaque année et appauvrissant des communautés. D'immenses étendues de terres d'une grande richesse sont inutilisables en raison de la présence de mines. Débarrasser le monde des mines antipersonnel et s'occuper des victimes, tout au long de leur existence, exigent l'engagement de tous sur le long terme.
5. Quelles sont les répercussions des mines sur les populations et les pays touchés ?
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Dessin d'enfants, Bosnie-Herzegovie |
Malheureusement, pour des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui ont été tués ou mutilés par une mine, le traité d'Ottawa arrive trop tard. Dans de nombreux pays, les blessés par mine, en particulier les amputés, sont condamnés à vivre des jours difficiles. Souvent, ils sont exclus de la collectivité, celle-ci étant incapable d'assumer le fardeau qu'ils représentent, et ils souffrent de leur propre incapacité à contribuer efficacement à l'amélioration des conditions de vie de leur famille et à se réinsérer dans la société. L'un des plus grands défis que la communauté internationale doit maintenant relever est peut-être de déterminer la meilleure façon de répondre aux besoins des blessés par mine en général - et des amputés en particulier -, qui représentent un pourcentage élevé de l'ensemble des blessés de guerre.
Les blessures provoquées par les mines antipersonnel sont la cause d'indicibles souffrances. D'ailleurs, les chirurgiens de guerre de la Croix-Rouge considèrent qu'elles sont parmi les pires qu'ils aient à traiter. L'explosion d'une mine antipersonnel enterrée arrache une jambe de la victime, parfois les deux. De la terre, de l'herbe, du gravier, des bouts de métal et de plastique de l'enveloppe extérieure de la mine, des lambeaux de chaussure et des fragments d'os s'incrustent dans les chairs et le bas du corps. Le plus souvent, ceux qui survivent à l'explosion d'une mine doivent subir une amputation, de multiples opérations et une longue rééducation. Les survivants sont frappés d'une incapacité permanente et subiront, leur vie durant, les conséquences sociales, psychologiques et économiques de cet état. Les effets des mines antipersonnel ne se produisent pas " par accident " : ces armes sont conçues spécifiquement pour mutiler et pour irrémédiablement briser des vies.
Seul un soutien accru à l'échelon communautaire peut faciliter la guérison et la réinsertion des victimes de mines qui survivent à leurs blessures. La formation professionnelle et, le cas échéant, l'assistance psychosociale pour aider les survivants à retrouver leur autonomie financière devraient être les principaux éléments de ce soutien, qui devrait en outre avoir pour objectif de combattre toute discrimination à l'égard des amputés.
Dans une étude réalisée en 1996 pour le CICR Les mines terrestres antipersonnel - des armes indispensables ? Emploi et efficacité des mines antipersonnel sur le plan militaire, CICR, Genève 1996., des experts militaires soulignaient que le coût humain des mines antipersonnel dépassait de très loin la valeur militaire, limitée, de ces engins.
6. Que signifie le terme "déminage humanitaire"?
Déminage humanitaire par opposition à ouverture d'un champ de mines à des fins militaires.
L'ouverture d'un champ de mines à des fins militaires consiste à déminer un passage à travers un champ de mines en vue du déplacement de troupes et de matériel. On ne tient pas compte des mines se trouvant à l'extérieur du passage et on tolère un taux de déminage plus faible, étant donné que les militaires acceptent de subir des pertes. En revanche, le déminage humanitaire vise à retirer toutes les mines d'un territoire, en respectant la norme de 99,6 p. 100 de l'ONU, afin que le sol retrouve son état d'avant-guerre.
Étapes des opérations de déminage humanitaire : Localisation et identification des champs de mines, Détection individuelle des mines, Neutralisation, Élimination.
Étant donné que de nombreuses mines sont piégées ou équipées de dispositif anti-déplacement, on combine souvent les deux dernières étapes en faisant exploser les mines sur place. Les trois principaux moyens de détection sont les détecteurs de métaux, les sondes de déminage qui fouillent le sol et les chiens dressés. Même si nous vivons dans l'ère de la technologie, tous les experts en déminage s'entendent sur un point : la technique de détection la plus efficace et la plus fiable demeure la sonde que les démineurs couchés à plat ventre dans les champs tiennent dans leurs mains. Toutefois, on remarque des progrès dans l'élaboration de techniques mécaniques, électroniques et biologiques de détection et de destruction des mines, qui pourraient être extrêmement utiles dans l'avenir. Des fléaux composés de poids placés au bout d'une chaîne montée sur un rotor central fixé devant un char d'assaut ou un bouteur sont beaucoup plus rapides que les sondes manuelles; toutefois, leur taux de déminage est généralement trop faible et ils sont inutilisables lorsque le sol est accidenté. Le déminage humanitaire est dangereux : en moyenne, un démineur est tué et deux autres sont blessés à toutes les fois que 5 000 mines sont détruites.
7. Comment l'expertise canadienne peut-elle être utile aux pays en voie de développement ?
Le Canada possède une expertise importante en matière de déminage et en développement technologique pour le déminage. Cette expertise peut être exportée dans les pays affectés par les mines. En Bosnie, une équipe de Canadiens ont mis sur pied un programme de déminage avec des chiens " renifleurs " spécialement entraînés à détecter les explosifs utilisés dans les mines.
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Violaine Des Rosiers, Projet canadien de déminage avec les chiens renifleurs, Bosnie 2000. ©Violaine Des Rosiers/PJAAM |
Le perfectionnement des techniques de détection permettrait d'accroître considérablement la sécurité et l'efficacité des opérations de déminage. Parmi les techniques actuellement en cours de mise au point figurent les géoradars, les " nez artificiels " et l'imagerie thermique.
8. Quelles avenues de changement envisagez-vous ?
Les changements se font déjà sentir depuis l'adoption de la Convention d'Ottawa, qui a permis de réduire considérablement le nombre de producteurs de mines dans le monde. Avant le traité d'interdiction, on comptait une cinquantaine de pays producteurs, aujourd'hui, il n'en reste qu'une dizaine.
Il est encourageant de constater que plus des deux tiers des États du monde ont reconnu que seule l'interdiction totale des mines antipersonnel pourrait mettre fin aux souffrances dont ces armes aveugles et inhumaines sont la cause. Mais tant que des États resteront en dehors du cadre de la Convention et continueront à produire des mines antipersonnel, à conserver des stocks importants et à se réserver le droit de les utiliser, les mines antipersonnel constitueront un problème humanitaire persistant.
Et beaucoup reste à faire pour éradiquer le fléau des mines antipersonnel. Il est évident que la prévention et la sensibilisation sont les voies les moins coûteuses pour éviter les accidents, pendant que le déminage s'effectue. D'après moi, ce qui pourrait véritablement faire une différence dans la vie des survivants, c'est la qualité des soins et la qualité des prothèses auxquels ils peuvent avoir accès. Une bonne prothèse adaptée au climat et au mode de vie particulier du patient, peut faire toute la différence dans son processus de réhabilitation et sa réinsertion sociale. La problématique des mines nécessite une approche concertée et multidimensionnelle, c'est-à-dire qu'en même temps que l'on essaye de déminer, il faut nécessairement arrêter de produire et cesser d'en utiliser, en même temps que l'on développe la technologie pour le déminage, il faut développer la technologie pour la réadaptation physique des survivants.
9. Comment se passe votre intervention dans les écoles ?
Des ambassadeurs pour l'action contre les mines parcourent les écoles à travers le Canada.
Ils offrent des ateliers et des exposés d'une durée d'environ 1 heure sur la question des mines antipersonnel;
Ils fournissent des outils éducatifs et des idées aux professeurs et aux dirigeants de groupe;
Ils aident les groupes jeunesse et les associations communautaires relativement aux activités de financement;
Ils organisent des présentations et assurent la présence de conférenciers lors d'événements;
Ils coordonnent une conférence jeunesse annuelle dans leur région.
Mais la Croix-Rouge ne visite pas uniquement des écoles, elle fait aussi plusieurs interventions auprès des adultes et du public en général. À travers des conférences publiques, des événements spéciaux, des expositions et des activités médiatiques, les membres de l'équipe d'action contre les mines de la Croix-Rouge participent à l'éducation du public canadien sur cette problématique.
10. Quelle est la réaction des étudiants face au danger des mines ?
Les étudiants pour la plupart sont complètement outrés d'apprendre l'existence de ces petites armes. Beaucoup de jeunes connaissent les mines parce qu'ils en ont entendu parler dans les médias ou parce qu'ils en voient dans certains films de guerre. Mais la majorité ne soupçonnait pas la gravité et l'étendue du problème.
Il est important, lorsque l'on rencontre des enfants plus jeunes, de bien spécifier que le Canada n'est pas un pays miné et que nous n'avons pas ce problème chez-nous. Car plusieurs enfants se sentent insécures face à la possibilité de sortir de l'école et de marcher sur un de ces engins de malheur…
Au Québec, beaucoup de jeunes s'impliquent dans leurs écoles pour sensibiliser d'autres jeunes à cette problématique. Ils organisent des activités de sensibilisation et des collectes de fonds pour les soins aux victimes de mines.